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La muse 

 

Création d’un programme d’Intelligence Artificielle qui fournira les sujets aux peintres / 2017 - 2020 (Travail de recherche / Peinture et nouvelles technologies)

I. Que peindre ?

Ayant toujours voulu éviter ou voulu approfondir (c’est selon) cette question, j’ai, tout au long de mes créations, appliqué des protocoles et des concepts pour laisser entrer le hasard dans la réalisation et m'éloigner du sujet. Des exemples possibles sont “1001 crash aériens” la quantité de toiles réalisées transforme le peintre en machine et impose la répétition mécanique du geste, ou “365 jours” qui se compose d’une série de 365 peintures réalisées à partir de la première actualité entendue en allumant France Info, pour ne citer que deux éléments. Afin d'aller plus loin dans cette réflexion, j’ai eu l’idée de concevoir un logiciel qui imposerait au peintre les sujets de sa peinture. Ce

work in progress, constitué d'échanges avec des chercheurs, des ingénieurs, des développeurs, des peintres... m’a ouvert des voies nouvelles.

 

II. Les prémisses avec la réalisation de photomontages à partir d’oeuvres de l’Histoire de la Peinture 

Afin de faire comprendre le projets à des scientifiques, il a fallu réaliser un exemple de résultat attendu “à la main” sur Photoshop. Les éléments importants ont été transformés avec des images

sélectionnées de notre monde actuel.

III. Travail avec Mathis Fouques (étudiant ingénieur) et Bart Lamiroy (enseignant) / Ecole des Mines de Nancy

Des avancées considérables ont été réalisées en collaboration avec l’Ecole des Mines de Nancy. Les idées artistiques confrontées avec la réalité technique ont permis de concevoir un premier jet de programme à base d’algorithmes.

 

1) Quelques résultats à partir du tableau “Le radeau de la Méduse” de Géricault

 

> Première étape

Photomontages (une infinité de propositions peuvent être élaborées par le programme à partir de la base de donnée d’inspirations entrée par l’artiste. ici, les images sont constituées de manière simple (fond et formes) à partir des images que j’ai choisies et qui m'inspirent dans mon travail artistique

en général. Nous nous attachons ici à la composition.

> Deuxième étape

Dans la recherche, elle consiste à transférer un style. Les recherches picturales de Géricault (ombres, lumières, couleurs, contrastes... ) sont donc reportées sur le photomontage.

> Troisième étape

Elle est plus personnelle et correspond à l’interprétation par le peintre du sujet donné par le programme. La peinture. Cette étape ne concerne pas à proprement parler le projet La muse car il s’agit de l’objectif et de l’utilisation du programme qui n’est ensuite plus à notre portée.

 

2) Quelques autres exemples de résultats à partir de tableaux différents

 

IV. Enquête concernant le projet La muse auprès d’ingénieurs et

de peintres

 

1) Questions aux ingénieurs Justin So et Maxime Blaise

 

> Justin So, Consultant business en Gestion de Cycle de vie :

“Pour rappeler ce que j'ai compris de ton projet, c'est bien d'avoir une application qui dicte à l'artiste ce qu'il doit faire en fonction de la journée.

Avis sur le projet : je trouve cela intéressant et ça mêle assez bien l'innovation et l'art et surtout ça met en opposition tout ce qui est traditionnel avec les nouvelles technologies. Surtout ça permet de se poser comme question "est-ce que l'aide par une IA est acceptable pour un artiste ?". Je pense que ça projet remet pas mal d'acquis en question du coup c'est possible de faire un buzz, à

condition que ça fonctionne bien. Là vient la question du technique : on en avait déjà parlé, l'idée est bonne, mais comme tout projet

d'IA et bigdata, il faut de la donnée. C'est ce qui coûte le plus cher sur ce type de projet. Après il y a plusieurs axes que l'on peut croiser :

- les tendances dans les news pour définir un thème

- la mode pour définir les poses des figurants

- les formats les plus populaire (pourquoi se cantonner qu'à la peinture sur toile et pas également du Street art ou sculpture ou autre ?)”

> Maxime Blaise

“Ce que j’ai compris c’est que tu veux faire un outil qui propose des sujets de création aux peintres. Une première base de données « mange » des tableaux pour en déduire les règles de « conception » d’une œuvre. Une seconde, alimentée par l’artiste lui-même, lui permet de définir les photos/tableaux qu’il aime. Le résultat est une esquisse qui mixe les deux bases de données et

suggère un sujet à l’artiste. 

Voici mon point de vue :

Je ne suis pas artiste, mais j’ai du mal à comprendre le besoin pour un tel outil. J’imagine qu’ils ont le syndrome de la page blanche eux aussi, mais tout l’intérêt est de travailler sur un sujet inspirant qui tient à cœur à l’artiste. Si j’étais artiste, je trouverais ça bizarre de « subir » la décision d’un algorithme. Après je peux

comprendre que la contrainte soit recherchée en tant qu’exercice. D’un point de vue technique, je trouve ce sujet super ambitieux ! J’imagine que ça serait basé sur le deep learning. Ça nécessite de grosses bases de données, bien alimentées, et des algorithmes qui tiennent la route. Je pense que c’est clairement un sujet pour des labos de recherche. Ça me parait impossible à faire seul, sauf à être un gros geek. Tu pourrais voir avec des écoles d’ingénieurs en IA ou labo. Il y a souvent moyen de lancer des stages. Par contre en regardant un peu sur internet, je suis retombé sur des œuvres générées par des IA qui

sont impressionnantes. Je pense qu’on en est qu’au début et que ton idée peut se démarquer ! ”

 

2) Questions aux peintres Noël Varoqui, Rares V. et Olivier Masmonteil

 

> Noël Varoqui

E.P. : Quel protocole (s’il y a) utilises-tu pour trouver le sujet de tes peintures ? Ou que fais-tu

avant de te lancer dans l’acte de peindre ?

N.V. : Ce que je peux moi nommer "protocole"/ à tout moment le hasard de trouver un titre potentiel (mot(s), expression, paroles de chansons,

morceau de texte) qui appelle une peinture dont le sujet découle ensuite, ou plus rarement, découvrir un motif de verdure qui s’impose pour un titre déjà trouvé. Toujours lister sur un papier ces titres et accoler à eux les questions picturales qui m’occupent (la

lumière dans la matière peinture, la transparence, le genre de la nature morte, le pli – non-défini, l’immersion dans le sujet qu’il soit de végétal – non-volontaire et autonome, ou d’obscurité ou de brume qui bouleverse de l’habituel, la perception des choses, la confrontation aux choses, le rapport

entre intérieur et extérieur) Nommer dès le départ la peinture qui va être exécutée, afin que sujet et titre s’accordent au moment de faire.

Nommer dès le départ l’ensemble des peintures à exécuter pour orienter et créer une unité / créer une playlist de musiques spécifiques qui colle à mon humeur et à mes intentions picturales et qui restera la même tant que l’ensemble des toiles ne sera pas achevé. Toujours me noyer dans le même son.

/ créer, dans l’ordinateur, un dossier d’images de peintures variées, de monstres, qui me touchent particulièrement et que je consulte régulièrement, pas tant pour “l’inspiration” mais plus pour les “réponses” picturales qu’eux ont su développer sur la toile. >> toujours élaborer comme des champs lexicaux (son, mots, images) pour structurer ma tête et “contenir” pour une unité de l’ensemble / lors de promenade, au hasard, être émerveiller par un morceau de forêt anonyme et ordinaire, ce qui s'en dégage, l'ambiance, l'environnement

/ dans l'atelier, en fonction du sujet, le choix du châssis - dimension de la surface, puis tendre et encoller la toile (colle de peau, blanc de meudon, en trois passages). Aussi un temps qui sert à anticiper, durant lequel je réfléchis à comment je vais m'installer sur site, et à comment je vais procéder : les teintes, la manière, les étapes successives / l’installation sur le site la plus confortable possible dans “l’inconfort” de l’extérieur, préparer les pinceaux, chiffons, mélanges de pigments contenus en grande quantité dans des pots en verre, afin

de ne pas être interrompu quand je fais. Lancer de la musique ou seulement garder le son ambiant. / généralement un très très long moment, et des quantités de clopes et de cafés, face au sujet et à la toile vierge, à tenter de visualiser comment !! (comme un sportif peut voir son parcours avant une course – oui j’ose la comparaison, m’imaginer en sportif c’est drôle : ) / un début durant lequel, avec des pigments très dilués, la composition est figurée succinctement / après, advienne que pourra >> quand je n’ai pas le choix et que je dois passer par des images affichées sur un écran d’ordinateur

portable, les étapes préparatoires sont les mêmes mais le travail nécessite plus de “concentration” car il me faut me rappeler les sensations procurées lors que j’étais en immersion dans l’environnement, lors de la prise de la photo. Un travail qui puise dans la mémoire, l’image comme un point d’appui dont je me détache vite. Avec tout le temps déjà passé en forêt, de jour, de nuit, une certaine expérience-habitude mais qui ne vaut pas le “vivre dans l’immédiateté”

 

E.P. : Si un programme (dans lequel une partie des données seraient tes sources d’inspiration) te donnait le sujet de tes peintures et que tu n’avais plus à réaliser cette première étape, comment te sentirais-tu ?

N.V. : D’abord dépersonnifié ou dépersonnalisé, dépossédé / puis dérouté – mes sources d’inspiration autrement, jusqu’à retrouver des repères, peut-être, probablement autres / ensuite amusé par / dans une autre liberté / les enjeux, la volonté, l’identification n’étant plus que de mon fait, assurément plus désinvolte dans l’exécution ou plus piégé ... J’imagine...

 

E.P. : Comment imagines-tu les changements qui s’opèreraient dans ta peinture si tu fonctionnais avec ce programme ?

N.V. : Naturellement, je continuerais de composer avec mes pigments habituels (depuis toujours restreint au blanc de titane, bleu outremer, terre d’ombre naturel, ocre jaune et vraiment si nécessaire terre verte), la méthode et la manière que je peux avoir construit avec le temps. Les changements viendraient sur un long terme, avec plusieurs toiles produites de cette manière, le temps de vraiment lâcher prise... de trouver comment prendre le bon parti. La confrontation au modèle-objet en volume n’existant plus / le travail en atelier, d’après écran ou papier étant plus inconfortable pour moi

des changements dans : / la durée de réalisation. Pour m’approprier le motif, soit tomber dans le plus d’hésitations ou vers plus d’émancipation dans l’exécution / et de là, une écriture de potentiellement bousculer ! me faudra-t-il m’adapter et changer d’outils, repenser le choix de mes pigments

/ le format, quel format quand le sujet ne provient pas du réel, d’ancré dans le réel / Me transformer moi même en moitié-outil moitié-libre-arbitre et remotitié-outil derrière, moi le prolongement d’un truc artificiel-algorithmique- insensible-dénué d’intentions On va tous crever manger dans une IA où l’art serait un remix inhumain de l’humain !! \o/ EXTINCTION \o/ déjà que je ne suis pas copain avec photoshop

E.P. : Quels défis ou quels facilitations te procurerait un tel programme ?

 

N.V. : / comme défis : accepter la surprise des éléments choisis par le programme, pareil pour la composition / en bon monomaniaque, faire un pas de côté / en bon dépressif me détacher de mon affect / me concentrer que sur la forme et plus le fond car la cohérence ne m’appartiendrait plus / comme facilitations : amener de l’air, de la distance, et peut être une part en moins à assumer (ou même pas puisque c’est à moi qu’appartiendrait le résultat).

En tout cas je demande à tester !!

 

> Rarès-Victor

E.P. : Quel protocole (s’il y a) utilises-tu pour trouver le sujet de tes peintures ? Ou que fais-tu avant de te lancer dans l’acte de peindre ?

R.V. : Comme artiste j'utilise forcément un protocole. J'ai l'illusion qu'il n'est pas systématique mais en réalité je ne sais rien ? Je dirais que mon protocole c'est quand je trouve un intérêt sur la moindre image, réalité, fait, je sais que j'ai un sujet à peindre ou à travailler. Généralement je ne commence pas immédiatement à peindre, j'attends sentir que le sujet me plait, que l'angle d'attaque soit toujours intéressant car pas mimétique ! On ne peint jamais tel ou tel image pareil, on imagine toujours une suite, un changement, une solution, une mise en abîme.

E.P. : Si un programme (dans lequel une partie des données seraient tes sources d’inspiration) te donnait le sujet de tes peintures et que tu n’avais plus à réaliser cette première étape, comment te sentirais-tu ?

 

R.V. : Si j’étais en panne d'idée, ou ces idées proposées par un programme étaient comme une sorte de commande officielle aux artistes, un peu comme si l'intelligence artificielle nous faisais une commande a nous les artistes comme si car la société avait besoin de nous alors ce serait enfin la solution pour que les artistes soient aidés à travailler pour un dit "intérêt commun" je serais ok. Ma condition serait immédiatement doublée par la demande que je puisse toujours choisir quand et combien de temps j'utilise AI et quand MOI ! Un usage abusif d'un système coercitif étatique de cette MUSE AI pourrait anéantir notre capacité de réfléchir, de penser et surtout d'imaginer l'impossible qui est à la base de la création. L'utopie est notre nourriture.

 

E.P. : Comment imagines-tu les changements qui s’opéreraient dans ta peinture si tu fonctionnais avec ce programme ?

R.V. : J'imagine qu'il pourrait m'aider a avancer un projet d'art un peu comme si je continue un projet d'un autre artiste ou d'une suite d'artiste... un peu comme un héritage... Si ce programme peut nous fournir des idées fortes concernant la recherche ou des solutions je regarderais ses solutions... Puis si ses solutions me paraissent les meilleures je peux les suivre mais il y aura les changements dû au travail de la matière car, nous le peintre, on ne reproduit pas nos idées... on les vit, on les métamorphoses, on les subit ! On ne peint pas ce qu'on imagine, on fait la sélection étrange entre suivre et changer et on cède aux caprices de la matière, du défaut, d'une dite inspiration qui est souvent plus le fruit du hasard que de la logique mais on le garde et on le poursuit seulement s'il dépasse notre idée en cours... C'est pour cela que la peinture et la de création n'est pas morte car c'est un travail ou le médium est une chose mais la matière mentale une autre.

E.P. Quels défis ou quels facilitations te procurerait un tel programme ?

R.V. : Peut-être dans le premier temps je jouerais avec le programme pour voir si mes idées coïncident parfois, si mes idées ont des racines communes sur des sujets simples puis de plus en plus complexes... L'idée étant qu'un moment je peux trouver cela formateur d'une logique interne à la création, à la créativité donc une sorte de mesure, de défi de se vérifier... Après, si le programme

marche et donne des résultats cela peut être intéressant pour le coté "commande" ou "recherches contemporaines" ou qui sait quel défi de notre siècle ?

 

> Olivier Masmonteil

E.P. : Quel protocole (s’il y a) utilises-tu pour trouver le sujet de tes peintures ? Ou que fais-tu avant de te lancer dans l’acte de peindre ?

O.M. : La question du protocole est multiple, souvent il est lié à une masse de sujet que j'aimerai traiter, et à un jeu de collection, collection de paysage, de tableau de nus, d'images qui m'ont marqué pour leurs formes ou couleurs. Ensuite vient l'envie de peindre, et cette envie peut résulter d'un sujet que j'ai

soudain envie de peindre ou de l'envie pure de peindre. Dans le cas où l'envie est présente sans sujet très souvent je fais une copie de tableau, cela me permet de ne pas rester inactif et d'essayer de prolonger le temps de peinture. J'ai un deuxième protocole qui est de jeter de la peinture sur la toile, comme pour la souiller et provoquer la tache sur la toile. Enfin dans l'atelier il y a toujours une multitude de toile inachevées abandonnées de séries précédentes que je peux soudain reprendre.

 

E.P. : Si un programme (dans lequel une partie des données seraient tes sources d’inspiration) te donnait le sujet de tes peintures et que tu n’avais plus à réaliser cette première étape, comment te sentirais-tu ?

O.M. : L'idée d'un programme qui me donnerai des sujets me plait beaucoup car cela viendrait solliciter mon désir de peindre, j'aime énormément solliciter mes collaborateur ou même de simple visiteurs sur le ressenti des sujets de mon travail et souvent mes meilleurs tableaux ne viennent pas d'une idée que j'ai eu mais plus d'un rebond sur une idée qui m'a été glissée.

 

E.P. : Comment imagines-tu les changements qui s’opéreraient dans ta peinture si tu fonctionnais avec ce programme ?

 

O.M : Je pense qu'avec un tel programme j'aurai des idée de sujet que je n'aurai pas imaginé moi même, ce qui est sur un plan créatif toujours intéressant.

 

E.P. Quels défis ou quels facilitations te procurerait un tel programme ?

 

O.M : Je ne sais pas si cela faciliterait le travail par contre cela solliciterait mon cerveau et ma création. Le défi et ensuite de se dépasser soi même quelque soit le point de départ, après c'est la pratique qui est reine.

© Emmanuelle Potier, 2019